Les dossiers de « H » : la féminisation de la médecine

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Article initialement paru dans le 9e numéro du magazine « H ». Retrouvez-le en ligne !

Être un homme et faire médecine ? So XXe siècle. Depuis qu’une femme a intégré pour la première fois une école de médecine, en 1886, la profession n’a de cesse de se féminiser. Et elles sont même désormais plus nombreuses que les garçons à s’orienter vers les études de médecine.

« Être entouré de filles ? Non, ça ne me dérange pas, mais alors vraiment pas du tout ! » Bien des garçons sont tout guillerets quand on évoque la féminisation des études de médecine. Tout commence à la fac, où 63% des étudiants en médecine sont aujourd’hui des étudiantes. Répercussions dix ans plus tard : la DREES estime que plus de 50% des médecins en exercice en 2022 seront des femmes, contre 42% en 2013. Anne-Chantal Hardy, sociologue et directrice de recherche au CNRS s’exprime souvent sur le sujet, et estime que ce grand changement ne s’est pas fait en force. Les hommes partis au front, elles ont investi pour la première fois les amphis de médecine pendant la Première guerre mondiale. Et auraient « en douceur » occupé la place laissée libre dans les années 1980 par les jeunes gens partisvers de nouvelles aventures, celles de la finance ou des études de commerce.

crédit : Aurélie Garnier pour "H"

crédit : Aurélie Garnier pour « H »

MÉTICULEUSES- La pratique médicale en est-elle modifiée ? Aucune étude ne le prouve, mais on entend souvent que les internes filles seraient plus consciencieuses… « Plus souvent que les garçons, nous sommes d’anciennes premières de la classe, qui nous sentons obligées de faire nos preuves », souligne Marie, interne en santé publique à Strasbourg. Cela peut être handicapant : « Lors des colloques, les filles osent moins être créatives, elles sont davantage limitées par leur volonté de bien faire que les garçons, pourtant moins nombreux qu’elles », estime-t-elle. Mais ce trait de caractère posséderait un avantage. Être au top avec les infirmiers et infirmières par exemple. Même si, au départ, les relations peuvent être un peu compliquées. « Il me semble que les infirmières ont plus de facilité à travailler avec les internes garçons », réfléchit Hélène, qui vient de terminer son internat. « En pédiatrie, où ils sont carrément rares, c’est net, ils sont leurs chouchous. Elles acceptent plus facilement leurs ordres, plaisantent avec eux. Nous les filles devons faire des efforts pour nous faire bien voir, apporter des bonbons par exemple… mais au final, je crois que les infirmières apprécient notre caractère consciencieux. Elles se rendent compte qu’elles peuvent nous faire confiance ».

Quant au rapport aux patients, Hélène sourit : « C’est sûr qu’il y a bien plus de garçons en réanimation : ils arrivent comme de gros bourrins, ils réaniment, ils repartent… il n’y a aucun lien au patient ! Mais à côté de ça, il y a aussi bien des garçons qui parlent au malade. » Sandrine, bientôt en 1er semestre en gynécologie médicale, complète : « Pour moi, ce qui compte, c’est d’accompagner le patient. D’être plus qu’un médecin. Je suis intéressée, ayant accès à l’intimité profonde des femmes, à suivre non simplement leurs pathologies de manière isolée, mais l’ensemble de leur personne, pour les aider à aller mieux ». En définitive, remarque Anne-Chantal Hardy, de nos jours, non seulement les femmes mais aussi les jeunes hommes médecins, insistent sur la prévention et la relation globale au patient.

LE PATIENT AU CENTRE – Au fil des années, la pratique médicale s’infléchit : on soigne de plus en plus un malade, et pas seulement une maladie ou un corps abimé. A tel point que la sociologue Anne-Chantal Hardy s’interrogeait, lors d’une conférence sur la féminisation de la médecine tenue à l’Université de Bordeaux en 2010, sur le passage d’une pratique « paternelle » vers un modèle « maternel ». Récemment encore, selon elle, le médecin, comme Dieu le Père, était seul face aux décisions qu’il devait prendre. Autorisé à titre d’exception par la loi française à toucher à l’intégrité physique de son prochain (il reste aujourd’hui le seul à l’être), il était rendu singulier par son aura de quasi-créateur. A présent, la médecine s’orienterait vers un exercice plus collectif de la décision, au sein duquel non seulement les praticiens se consultent entre eux, mais où encore le patient est inclus.

Clairement, l’arrivée des femmes au sein d’une profession clairement élective a conduit à une évolution des pratiques des hommes comme des femmes. Le toubib d’aujourd’hui la joue plus collectif donc, et aussi, il travaille (un peu) moins. Du moins, il n’est plus disponible en permanence, comme cela semblait normal auparavant. Les femmes – les premières à devoir concilier vies professionnelle et personnelle – mais aussi les hommes, ne désirent plus vouer l’intégralité de leur temps à leur profession…

VIE PRO / VIE PERSO – André, le regard amusé derrière ses boucles brunes, un demi de bière à la main, y va de sa petite explication : « Auparavant, chacun vivait dans son monde. L’agriculteur, le médecin, se livraient à leur labeur sans se poser de question. Aujourd’hui, chacun a accès à internet et peut comparer sa situation à celle des autres, apprendre que les 35 heures, ça existe. Personnellement, je ne me vois pas dédier ma vie à mon travail ». Cet interne en hépato-gastrologie en région parisienne poursuit : « Ma copine, elle, est en chirurgie digestive, c’est sa passion. Elle bosse beaucoup plus que moi et termine plus tard ». Conséquence : « Si nous avons des enfants ensemble, le modèle familial que j’ai connu ne pourra pas se reproduire. Mon père est cardiologue, on ne le voyait quasiment jamais, alors que ma mère, psychiatre, travaillait à mi-temps. » Comment s’organiseront-ils pour leur part ? « On en discute déjà et on n’est pas forcément d’accord. Ce qui est certain, c’est que le toubib qui se consacre à son travail et qui rentre le soir chez mémère, c’est fini chez les jeunes ».

Logique ! En France, où 70% des femmes travaillent, les épouses des médecins ont souvent quitté la maison. Nathalie Lapeyre, sociologue, souligne : « La femme qui assistait son mari, ouvrait la porte, répondait au téléphone, lui permettait de se consacrer exclusivement à son travail, n’existe presque plus. La pratique du médecin, masculin ou féminin, change donc forcément ».

FAMILLE – Il reste que l’expérience des femmes médecins ne converge pas encore tout à fait avec celles de leurs pairs masculins. Les études statistiques indiquent que les femmes choisissent plus souvent que les hommes de travailler comme salariées en milieu hospitalier ; qu’elles préfèrent travailler dans de grandes villes et qu’elles montrent par ailleurs une préférence pour les cabinets de groupe (d’après les statistiques de la DREES en 2013). Le goût pour le travail en collectif semble en effet plus spécifiquement féminin. Hélène, par exemple, préfère « discuter les cas à traiter avec des collègues ». Et les cabinets de groupe permettent, un peu mieux, de régler ses horaires sur ses impératifs personnels – aller chercher un enfant à l’école, par exemple. Selon le journal La Croix, dans une enquête ministérielle de mars 2012, les femmes généralistes déclaraient travailler 53 heures par semaine en moyenne contre 59 heures par semaine pour les hommes.

Surtout, ce sont les femmes qui s’absentent quelques mois quand elles font un bébé, ce qui peut mettre en question l’impératif de continuité des soins. Notamment dans le domaine de la chirurgie, où elles sont de plus en plus nombreuses. Ce constat engage l’État à réfléchir à de nouvelles politiques publiques. « C’est vrai, les femmes, ça fait des enfants » : Christine Gardel, sous-directrice aux Relations humaines du système de Santé du ministère du même nom, s’impatiente légèrement quand on aborde ce sujet. « Mais un congé de maternité, dans un service hospitalier comme dans une entreprise ou n’importe où ailleurs, ça s’anticipe. C’est une question d’organisation ». Quant aux solutions devant permettre une organisation optimale, les différents gouvernements en ont envisagé plusieurs depuis quelques années. Il peut s’agir d’étoffer les plateaux techniques. Cela peut se faire de plusieurs manières ; l’un des choix politiques exprimés pour l’instant passe par la fermeture des petits hôpitaux. Dans le futur, il pourrait s’agir d’envisager un système de remplacement à l’hôpital. Quant aux médecins de ville, le ministère de la Santé planche en ce moment sur une étendue de la couverture réservée aux praticiens territoriaux de médecine générale pour permettre à davantage de médecins de gérer leurs congés sans mettre en danger l’économie de leur cabinet. « La féminisation nécessite de faire évoluer le système et c’est une bonne chose. Ça nous oblige à réfléchir au-delà même du secteur de la santé », conclut Christine Gardel.

SEXISME – Cette évolution s’accompagne, comme souvent, de freins à différents niveaux. Lorsque des chefs de service hommes sexualisent les relations avec leurs collègues par exemple : « Mon PU est du genre à proposer aux filles de passer dans son bureau avec un haussement de sourcils évocateur, à qualifier une interne de pulpeuse devant elle… Du coup, les filles le trouvent flippant ». Les cas de harcèlement sexuel existent, comme dans toute structure hiérarchisée, mais sont peu nombreux à monter jusqu’aux syndicats.

En définitive, la féminisation de masse d’un métier encore si récemment masculin a bel et bien fait évolué l’univers de la médecine. Kessara, interne en chirurgie plastique reconstructrice, incarne en souriant cette évolution. Cette jeune fille brune toute menue porte au bloc des gants spéciaux pour ses petites mains, mais la chirurgie ne lui fait pas peur. Elle n’a même pas hésité à effectuer un semestre en chirurgie orthopédique dans un hôpital militaire, où les femmes restent très minoritaires. « Mon chef de service a été étonné quand j’ai passé la porte de son bureau pour le rencontrer. Il a fait une blague à l’équipe pour les prévenir de ne pas me souffler dessus trop fort. Mais ensuite, cela s’est très bien passé. »

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